Changement climatique : le lien avec notre santé
Par Mamadou D. COULIBALY
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Loin d’être un phénomène abstrait, le changement climatique se manifeste dans notre quotidien, nos espaces de vie, nos cultures et même nos économies. Pourtant, lorsqu’on évoque les conséquences concrètes du changement climatique, on se concentre sur la fonte des glaciers, les vagues de chaleur, les inondations, l’érosion côtière et la montée des eaux. Si ce constat est plausible, il tend à occulter un autre impact urgent : l’augmentation des risques sanitaires. Pourtant ce dernier devient de plus en plus une urgence à considérer, puis à explorer…
Connaissance limitée du climat et de la santé
Les effets du changement climatique sur la santé se manifesteraient notamment par l’émergence et la complexification des maladies infectieuses, notamment en raison de son possible impact sur la résistance de certains agents pathogènes aux médicaments.
Face à ces faits alarmants et de plus en plus inquiétants , le monde ne peut plus se permettre de continuer comme si de rien n’était. Alors que nous continuons de mettre l’accent sur des conséquences telles que les incendies de forêt et les sécheresses, en négligeant de souligner les risques sanitaires, les moustiques responsables de maladies infectieuses comme le paludisme et la dengue continueront de coloniser de nouvelles zones géographiques. De plus, des épidémies de choléra réapparaîtront après de fortes pluies, la tuberculose multirésistante deviendra plus fréquente et des virus zoonotiques émergeront dans divers contextes écologiques perturbés . En réalité, tout cela, et bien plus encore, est déjà une réalité. Ces projections ne relèvent plus de la science-fiction ; elles sont devenues une réalité pour les populations vulnérables, en particulier dans les pays aux ressources limitées .
En tant que membre du comité de communication du réseau CSID et chercheuse impliquée dans la lutte contre les maladies infectieuses en général, et celles sensibles au changement climatique en particulier, j’ai jugé impératif de sensibiliser le public aux liens entre changement climatique et santé. Je souhaite ainsi contribuer au dialogue et à l’engagement mondial, encore insuffisants, sur ce sujet. Ma motivation première est la conviction que les enjeux de santé publique actuels auront un impact sur ceux de demain. Une autre source de motivation est une étude que mes collègues et moi menons actuellement : « Exploiter le Machine Learning pour prédire l’impact du changement climatique sur la résistance aux médicaments antituberculeux ».
Changement climatique et menaces sanitaires
Les résultats préliminaires de notre étude indiquent que les variations de température et l’abondance des précipitations pourraient influencer l’apparition de mutations dans les gènes impliqués dans la résistance de Mycobacterium tuberculosis (agent pathogène de la tuberculose) aux antituberculeux.
De plus, il a été récemment constaté que les moustiques du genre Anophèles ou Aedes, vecteurs du paludisme, de la dengue, de la fièvre Zika, ou encore du chikungunya, étendent leur territoire à mesure que les températures varient et que les saisons deviennent de plus en plus imprévisibles .
Des recherches menées par d’autres chercheurs suggèrent que les pluies extrêmes spontanées sont également responsables de l’émergence de certaines pathologies telles que le choléra ou les hépatites virales, qui trouvent un terrain propice dans les zones où les infrastructures sanitaires sont endommagées. Par exemple, récemment, de nombreux pays africains, comme la République démocratique du Congo, l’Éthiopie, le Nigéria, le Mozambique et le Malawi, ont connu des épidémies de choléra étroitement liées à des pluies intenses, suivies de coupures d’eau potable . Il urge de l’admettre, le changement ou la variation climatique est un potentiel catalyseur pour l’émergence de nouvelles maladies infectieuses.
Dans de nombreux pays, les changements climatiques ont entraîné des déplacements de population, augmentant ainsi les contacts entre les humains, les animaux domestiques et la faune sauvage. Les agents pathogènes, notamment les virus, qui ont toujours le règne animal comme réservoir, trouvent l’occasion de franchir ces barrières. De tels événements ont provoqué des épidémies comme celle d’Ebola en Afrique centrale et celle de COVID-19, apparue en Asie avant de se propager au reste du monde.
Ces réalités sanitaires liées au climat sont d’autant plus préoccupantes qu’elles menacent des systèmes de santé déjà fragilisés, notamment dans les pays à ressources limitées. Dans certains contextes, une épidémie peut mettre à genoux un hôpital, voire une région entière, notamment lorsque les systèmes d’alerte sont inefficaces faute de systèmes de surveillance adéquats.
Obstacles entravant les réponses coordonnées
Bien que de nombreux rapports et revues internationales aient documenté le lien potentiel entre le climat et les maladies infectieuses, ce phénomène reste marginalisé dans les politiques publiques, les systèmes de santé et même la recherche scientifique. De ce fait, plusieurs obstacles entravent actuellement une réponse coordonnée et efficace face à cette menace croissante, notamment :
- Manque de collaboration, absence de vision partagée : le manque de collaboration étroite entre les disciplines scientifiques constitue un obstacle majeur et tangible à la recherche, car climatologues, épidémiologistes, écologues et professionnels de la santé publique travaillent rarement ensemble sur des projets intégrés. Or, la complexité des interactions entre le climat et les problèmes de santé exige une approche véritablement interdisciplinaire où les données climatiques, biologiques, sociales et médicales sont croisées et interprétées conjointement .
- Systèmes de surveillance inadéquats : Les systèmes de surveillance épidémiologique demeurent très classiques ou traditionnels et manquent souvent de transversalité et d’inclusivité, notamment en ce qu’ils n’intègrent pas les données climatiques. Dans de nombreux pays africains, les outils de prévision des risques sanitaires liés aux événements climatiques extrêmes sont inexistants ou sous-utilisés. Il en résulte souvent une incapacité à anticiper les urgences épidémiques.
- Exacerbation des inégalités sociales et territoriales : les populations les plus vulnérables aux changements climatiques sont aussi les plus exposées aux épidémies de maladies infectieuses. Il s’agit notamment des communautés rurales isolées, des bidonvilles urbains, des populations déplacées et des personnes vivant dans des zones de conflit. Ces groupes cumulent les vulnérabilités, notamment un accès limité aux soins de santé, des infrastructures dégradées, l’insécurité alimentaire et une exposition prolongée aux vecteurs de maladies.
- Manque de ressources financières et de volonté politique : Bien que des ressources financières soient mobilisées pour lutter contre le changement climatique, peu sont allouées à la problématique spécifique des enjeux sanitaires. Le lien entre santé et climat reste mal connu et peu exploré, et encore plus mal compris par les décideurs. De ce fait, les projets dans ces domaines peinent à obtenir les financements nécessaires à leur mise en œuvre.
Des solutions qui peuvent garantir la victoire
Face à ces problématiques diverses, le découragement est inévitable, mais il ne doit pas l’emporter. Bien que les défis soient réels, des leviers d’action existent à condition que les forces scientifiques, politiques et citoyennes s’unissent autour d’une vision commune : celle d’une santé publique résiliente et adaptée au climat. Pour que les solutions permettant de concrétiser cette vision soient efficaces, les rôles suivants doivent être joués :
- Action scientifique : Il est crucial de renforcer la recherche interdisciplinaire reliant les données climatiques, écologiques et sanitaires. L’élargissement du champ d’application de l’intelligence artificielle (IA) nous offre une opportunité. En effet, il ne s’agit pas seulement de mieux comprendre les mécanismes, mais aussi de réaliser des systèmes d’alerte précoces pour anticiper les épidémies potentielles et orienter plus efficacement les politiques de santé.
- Implication institutionnelle et politique : Il est impératif d’intégrer les enjeux sanitaires liés au climat dans les plans nationaux d’adaptation, les systèmes de surveillance épidémiologique et les politiques de financement. Cela exige une forte volonté de la part des gouvernements, des donateurs et des organisations internationales .
- Action sociale et communautaire : les solutions les plus efficaces sont souvent les plus locales. Une meilleure information, une sensibilisation accrue et une participation plus active des populations aux stratégies de prévention permettent des réponses plus justes, durables et inclusives.
Bien qu’ambitieuses, ces solutions sont loin d’être irréalistes ; au contraire, elles sont à la portée de tous les acteurs concernés. Leur mise en œuvre marquera assurément une lueur d’espoir, nous permettant de faire face au changement climatique et d’en réduire l’impact sur notre santé. L’adoption de ces solutions conduira, entre autres, à : des recherches scientifiques plus approfondies pour mieux comprendre les conséquences réelles du changement climatique sur notre santé ; la prise en compte des événements climatiques dans les stratégies de surveillance des maladies ; et l’implication des citoyens dans la lutte contre le changement climatique.
On a longtemps ignoré le fait que le climat et notre santé forment un partenariat à enjeux vitaux. Face aux nouvelles menaces sanitaires, il est temps de les appréhender conjointement et d’agir de concert pour protéger les population actuelles et futures.
À propos de l’auteur
Mamadou D. Coulibaly est Data Manager et Bioinformaticien au Centre Universitaire de Recherches Cliniques (UCRC-Mali), basé à Bamako. Ses travaux portent sur la Modélisation Machine Learning appliquée aux données génomiques, cliniques et épidémiologiques, notamment la prédiction de la résistance aux antituberculeux, l’intégration de données multi-omiques et les études d’impact du changement climatique sur la résistance aux antimicrobiens. Il prépare actuellement thèse de doctorat intitulé « Prédiction de la résistance aux antituberculeux par modélisation intégrative à partir de données génomiques et épidémiologiques ». Mamadou est passionné de sport, de randonnée et de cuisine.
Email : [email protected]
Édité et révisé par Sharon Tshipa et Dieudonné Roland Eloundou Ombede, membres du comité de communication du CSIDNet.